Cette année encore, il me faut du courage pour aller jusqu’à Basel et saluer les collègues sans voir aucune œuvre. Je remplis mon devoir de critique d’art : du champagne lundi matin, un dîner pimpant et des conversations volatiles en anglais. L’avantage avec mon métier, c’est qu’on est toujours sympa avec moi. Tout ce beau monde rivalise de gentillesse avec le potentiel juge que je représente : artistes, curateurs et galeristes, tous espèrent figurer un jour dans un article signé par moi. Un adjectif ou une phrase bien placée, et voilà que je participe à faire ou défaire des carrières, que je caresse les egos ou insinue le doute sur telle installation, telle exposition.
Ma semaine s’enchaîne en mode « very important ». Le mardi, je rejoins, passage obligé, les étages des expositions commerciales, là où les « people » valent le coup d’œil. À peine entré, je n’ai pas fait deux pas que le nouveau directeur du Kunstmuseum, jeune historien de l’art, se dirige vers moi : les lauréats du Swiss Art Awards m’ont-ils convaincu ? Et la cérémonie du Prix Meret Oppenheim ? Que pensé-je de Art Unlimited cette année ? Je marmonne quelques noms, les noyant dans des généralités. Je n’avoue pas mon retard : non je n’ai encore rien vu – et je n’étais pas non plus au courant de la fête organisée samedi par cette artiste dont tout le gratin parle, cette fête à laquelle on prétend participer tout en ayant déjà prévu un week-end en famille à l’autre bout du pays, parce que décidément on a une vie, après tout.
Le lendemain de bonne heure, à la recherche d’un peu de contenu à l’abri des foules, je prends des chemins de traverse : longer le Rhin avant de filer incognito vers ce célèbre musée dont on dit que l’exposition Swimming Century est une réussite. Pourquoi pas m’en faire une idée – et bien entendu, y consacrer un article fouillé que je présenterai à ma hiérarchie. Muni de ma carte VIP, je traverse les portes et grimpe les escaliers qui me mènent à une iconographie de la baignade : plages d’Ostende, nudistes 1900 et premiers congés payés. Rien qui ne casse des briques, comme d’habitude. La seule salle qui éveille ma curiosité est entièrement dévolue à David Hockney, artiste à qui j’ai consacré dix ans de recherches – et de vie. En hommage au peintre qui vient de tirer sa révérence, le musée a rassemblé des dizaines de toiles. Les souvenirs de mon doctorat remontent comme une vague de plaisir : assistant à l’Université et expert en pop art, c’était l’époque où je baignais dans les contenus sans rendre de comptes à personne.
Ma flânerie dans ce musée ne dure pas, elle est interrompue par un constat brutal : mon travail n’est crédité nulle part. Sur les cartels, je reconnais pourtant bien mes mots, mes tours de phrase et ma ponctuation. J’entends le son de mon propre clavier. J’ai l’impression de me relire et je repense à toutes ces années, à cette lutte pour la publication, à la reconnaissance finalement obtenue. À quel prix. Que personne ne songe à m’inviter comme expert pour cette exposition, passe encore. Mais qu’on me pille à ce point. Spolié de mon propre verbe, je bâcle la fin de l’exposition en abandonnant sans regret le « Bigger Splash » derrière moi. Le parcours se termine sur une installation vivante, animée par deux performeurs en maillot de bain. Ils invitent les publics à s’immerger dans une pièce bleutée, à profiter d’une pause sonore. Je les évite soigneusement, les yeux rivés sur un dossier de presse où je ne figure pas. En fuyant cette dernière piscine, j’entends derrière moi les publics en extase – quel beau métier l’histoire de l’art.
